Le Dodendraad (le Câble de la Mort) en vingt questions

Texte néerlandais: Herman Janssen

Traduction: Frans Quirijnen

 

1. Qu’est-ce que c’était, le Dodendraad?

Le Dodendraad était une clôture électrifiée à la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas durant la Première Guerre Mondiale. C’était la frontière entre la guerre et la paix. Ce n’était pas une banale improvisation ou une forme d’expérimentation. Le recours à cette arme était fondé sur une recherche scientifique militaire et sur une expérience technique de terrain.
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2. Où se trouvait le Dodendraad?

Le Dodendraad a été édifié à partir du Zwin à Knokke jusqu’à la banlieue d’Aix-la-Chapelle. Il se trouvait en territoire belge, mais ne suivait pas la frontière de manière très précise. La frontière entre Knokke et le Drielandenpunt (les ‘trois frontières’) a une longueur de près de 450 kilomètres. Pour écourter quelque peu cette distance, de gros morceaux de territoire belge se retrouvaient de l’autre côté de la clôture électrisée. La dénomination souvent utilisée de no man’s land est trompeuse puisque ce territoire coupé de l’intérieur était occupé par les Allemands du moment qu’il était habité. Les habitants étaient alors emprisonnés entre la clôture électrique et la frontière, qui avait été verrouillée au moyen de fil barbelé par l’armée néerlandaise. De beaux exemples de cette situation se trouvaient dans les trois ‘bosses’ situées dans le nord de la Campine Anversoise (Essen, Nieuwmoer et Wildert; Meer, Meerle, Meersel-Dreef et une partie de Minderhout; Poppel, Weelde et Ravels). La surveillance de la frontière avec Baarle-Nassau longue de 54 kilomètres était réduite à 15,5 kilomètres par l’installation du Dodendraad.

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3. Quand le Dodendraad a-t-il été installé?

Les travaux ont commencé en avril et en mai 1915. La clôture n’a pas été édifiée d’ouest en est ou inversement. On a commencé par la construction de tronçons isolés en divers endroits. Certaines parties étaient fin prêtes en juin ou en juillet 1915 (e.a. la zone entre Minderhout et Arendonk, près de Maldegem, Boekhoute, Prosperpolder et Neerpelt). D’autres suivaient seulement en août 1915. A Geistingen et à Ophoven la clôture n’a été édifiée que vers le milieu de 1916. A Zondereigen (Baerle-Duc) les premiers poteaux et l’outillage pour la construction ont été acheminés début juillet 1915. Le 24 juillet 1915 la clôture y a été mise sous tension.

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4. Par qui a-t-il été édifié?

Le Dodendraad a été installé sur l’ordre de l’armée d’occupation allemande. D’abord le trajet a été fixé et le terrain a été déboisé. Ensuite des soldats de génie allemands et des ouvriers volontaires belges ont été conduits sur place. Certains de ces Belges n’avaient jamais exécuté de travaux manuels. Ils portaient des chaussures fines et un vieux manteau sur de beaux vêtements. Quand le soir l’officier allemand voulait leur verser la journée gagnée, il restait avec la moitié de l’argent sur le bras. Un grand nombre de ses volontaires s’étaient enfuis vers les Pays-Bas.

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5. Comment le Dodendraad se présentait-il?

Après que le trajet avait été fixé, les poteaux ont été enfoncés dans le sol. Il s’agissait le plus souvent de poteaux en sapin. Là-dessus on plaçait des isolateurs en porcelaine pour y fixer les fils conducteurs. La clôture comptait en général cinq ou six fils, tendus à un intervalle d’une trentaine de centimètres et fixés aux poteaux du côté belge. Loin au-dessus on attachait encore deux autres fils pour l’alimentation en électricité: la Speiseleitung. En principe il fallait utiliser du fil lisse de trois à cinq centimètres de diamètre, mais les équipes de construction ne disposaient pas d’une réserve suffisante de sorte qu’on utilisait souvent aussi du fil barbelé. De chaque côté de cette clôture électrique il y avait à une distance d’un mètre et demi à trois mètres une clôture parallèle de fil barbelé, un peu plus basse et non électrisée pour la protection des hommes et des animaux.

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6. Pourquoi cette barrière a-t-elle été construite?

Le Dodendraad a été créé parce que les soldats allemands ne parvenaient pas à fermer hermétiquement la frontière du pays, longue de plusieurs centaines de kilomètres. Ainsi beaucoup de monde pouvait passer la frontière: des volontaires pour l’armée belge, des espions, des porteurs de courrier clandestin, des membres de la résistance, des contrebandiers et des réfugiés. La clôture électrifiée assurait un verrouillage complet de la frontière. En passant il faut noter aussi que dès le début de la guerre l’occupant a évidemment tenté de boucler la frontière avec les Pays-Bas par différents moyens : e.a. en plaçant des obstacles sur les principales voies de communication et en faisant surveiller la frontière par des militaires. Toute tentative de fermeture hermétique des frontières exigeait finalement un nombre important de soldats. L’installation de la clôture électrique libérait une bonne partie de la troupe allemande pour d’autres tâches.

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7. Pourquoi les Pays-Bas n’ont-ils jamais protesté?

En tant que pays neutre les Pays-Bas étaient obligés de fermer leurs frontières et de les surveiller. Le Dodendraad allemand leur a simplifié ce travail.

 

8. Quelles étaient les conséquences de la construction du Dodendraad?

L’installation de cette barrière rendait complètement impossible l’accès normal aux Pays-Bas. La circulation en zone frontalière a diminué fortement. Cela rendait la vie particulièrement dure pour les habitants de cette zone vu que leurs amis et les membres de leur famille étaient répartis sur les deux pays. Tout trafic vers les Pays-Bas était interdit ou devait passer le contrôle sévère allemand. Toute visite de famille ou d’amis vivant de l’autre côté de la frontière dépendait uniquement du bon vouloir du commandant local. Celui-ci pouvait accorder une autorisation écrite - et d’ailleurs payante - de quitter le pays pendant quelques heures ou quelques jours. Dans ce cas les Belges devaient quitter le pays par la voie de passage qui leur avait été indiquée par le commandant local. Ils devaient d’ailleurs retourner par le même passage, où évidemment tout était soumis à un contrôle minutieux et enregistré. Il valait mieux revenir à temps d’une visite à un membre malade de la famille, sinon d’autres membres de la famille étaient emprisonnés et on risquait de fortes amendes.

 

9. Quelles étaient les conséquences pour les agriculteurs?

Les agriculteurs dont les champs se situaient de l’autre côté de la clôture électrique, parfois à une distance de quelques centaines de mètres de leur ferme, étaient obligés de demander un laisser-passer et de faire un détour de plusieurs kilomètres pour atteindre leurs champs par une voie de passage. En général les ouvriers qui travaillaient aux Pays-Bas n’obtenaient pas l’autorisation de passer journellement la frontière. Ils avaient le choix : ou bien arrêter de travailler aux Pays-Bas et être privés de revenus en restant en Belgique ou bien continuer à travailler aux Pays-Bas. Dans ce cas ils étaient obligés d’y résider et ils n’obtenaient qu’une ou deux fois par mois l’autorisation de se rendre en Belgique. Certains enfants ne pouvaient plus aller à leur école habituelle du moment que celle-ci se trouvait de l’autre côté de la barrière : ils n’avaient qu’à changer d’école ou à ne plus aller à l’école.

 

10. Combien y a-t-il eu de victimes mortelles?

Les chiffres du nombre de morts varient de quelques dizaines à au moins cinq mille. Les deux extrêmes manquent de crédit. Ce qui importe, c’est la question de savoir quels décès sont comptés. Seules les victimes mortelles électrocutées ou aussi celles qui ont été abattues à proximité de la clôture électrique. Les morts enregistrés depuis le début de la guerre ou seulement depuis la construction du Dodendraad. Le professeur Dr. Alex Vanneste a documenté quelque 850 victimes mortelles depuis l’érection de la clôture électrique. Sans doute qu’il y en a eu plus. Mais les données qui permettraient de les établir sont rares: la Belgique était occupée, la zone frontalière était terrain interdit et la presse était censurée. Les rapports des gardes-frontière allemands ont presque tous disparu. La moitié des victimes étaient des Belges, un quart des Allemands. Les autres étaient des Néerlandais (10%), des prisonniers de guerre Russes échappés (10 %), des Français (4%) et quelques victimes d’autres nationalités. Les trois quarts sont morts suite à l’électrocution, 20% suite aux fusillades dans la proximité immédiate de la clôture. Des autres 5% nous ignorons la cause exacte de leur mort. Près de trois cents victimes sont tombées aux frontières du Limbourg. Le Limbourg était la province qui disposait du plus long trajet de clôture : près de la moitié de la distance totale de 332 km. Plus de deux cents morts sont tombés dans la province d’Anvers, un peu moins de cent septante en Flandre Orientale et une trentaine en Flandre Occidentale. A propos de quatre-vingts victimes nous ignorons où elles sont tombées. Cela signifie que pendant toute la période où la clôture électrisée fonctionnait le long de la frontière, il y a eu 2,4 victimes par kilomètre. Le nombre relativement le plus important est tombé dans la province d’Anvers (2,74) et en Flandre Orientale (2,67) et le nombre relativement le plus réduit au Limburg (2,1).

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11. Combien de morts ont été dénombrés à la frontière avec Baarle-Nassau?

On a compté et documenté quarante-quatre victimes mortelles de la Première Guerre Mondiale près de la frontière avec Baarle-Nassau. Parmi elles quatre ont péri avant l’installation de la clôture électrique et ne sont pas prises en compte dans les statistiques ci-dessous. Il reste donc quarante victimes ou environ 5% du nombre total de victimes près du Dodendraad, ce qui correspond à la longueur du trajet local (4,7% des 332 km). Au niveau du pays il y a eu en moyenne 2,40 victimes par kilomètre courant du Dodendraad ; près de la frontière avec Baarle-Nassau un nombre comparable (2,58). Parmi les quarante victimes il y a seize Belges (40%), treize Allemands (33%), cinq Néerlandais (12%), deux Français (5%), deux Anglais (5%) et deux Russes (5%). Sur ce point aussi notre région est en ligne avec la moyenne nationale, même s’il y a de petites différences. Il y a moins de Belges (-10%) et de Russes (-5%) parmi les morts, par contre il y a eu plus de victimes mortelles parmi les Allemands (+8%), les Anglais (+4%), les Néerlandais (+2%) et les Français (+1%). Il faut remarquer que les sources se contredisent souvent quant à la cause de décès. Nous supposons que vingt-cinq personnes ont été électrocutées et quatorze ont été abattues, dont neuf par des soldats allemands, trois par des guides-frontière belges et deux par des gardes-frontière néerlandais. Pour une victime la cause de décès reste incertaine.

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12. Les gens étaient-ils prévenus?

Les gens de la région frontalière n’étaient pas encore familiarisés avec l’électricité. On n’en connaissait pas le danger. On sait que certains ont testé manuellement les fils, le plus souvent avec la mort comme conséquence. Les Allemands ont placé des fils de protection des deux côtés de la clôture électrifiée. Ils ont interdit l’accès de la zone frontalière et y ont accroché de petits panneaux blancs où était inscrit dans les trois langues: “Ligne électrique à haute tension, danger de mort!”. Du haut de la chaire les prêtres avertissaient les fidèles des dangers du Dodendraad. Les instituteurs en faisaient de même dans leur classe.

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13. Qui était la victime la plus jeune?

Le jeune enfant néerlandais Peter Wuijts n’avait que 4 ans. Vendredi le 8 septembre 1916 il a péri dans des circonstances atroces à proximité du poteau-frontière 187 à Bergeijk quand il a tenté en jouant de ramper sous la clôture. La famille Wuijts n’habitait qu’à une trentaine de mètres du Dodendraad. “Le père, qui a vu arriver l’accident, a voulu retirer l’enfant de la clôture électrique, mais il en a été empêché par quelques personnes. L’enfant a été retiré de la clôture au moyen d’un bâton enveloppé de caoutchouc. Un petit bras avait déjà brûlé de sorte que la petite main est tombée par terre.” En Belgique les frères ‘t Seijen ont péri dans la nuit du 4 novembre 1917 près de Driehoeven à Kalmthout. Carolus avait 13 ans, Marcel 10 ans.

 

14. Où a eu lieu l’incident de frontière le plus grave?

L’affrontement le plus mortel opposant des gardes-frontière allemands et des réfugiés belges a eu lieu dans la nuit du 25 août 1917 derrière le château de Hoogstraten. Lors d’une fusillade pas moins de quatre personnes ont perdu la vie: Max Skölle, un soldat allemand de 56 ans, Charles Farcy de Molenbeek, âgé de 16 ans, son frère Henry et Antoon Van Den Broeck d’Anvers, âgé de 37 ans.

 

15. Comment la surveillance du Dodendraad était-elle organisée?

A un intervalle de cinquante à cent mètres des sentinelles montaient la garde et/ou patrouillaient constamment. La nuit le nombre de gardes-frontière était doublé et les patrouilles se faisaient plus fréquentes. Les soldats allemands recevaient l’ordre de tirer immédiatement après un avertissement qui restait sans réponse. Seule restriction : ils ne pouvaient pas tirer en direction des Pays-Bas. Les soldats marchaient d’une cabine de connexion (Schalthaus) à l’autre. Quand deux gardes-frontière se rencontraient à mi-chemin, ils faisaient demi-tour. Les services de garde étaient gardés secrets jusqu’au dernier moment. Le long de la clôture il y avait aussi des mines. A certains endroits les gardes-frontière avaient disposé de grands projecteurs pour mieux pouvoir observer les environs la nuit. Le jour des montgolfières restaient suspendues au-dessus de la clôture pour dépister des gens. Dans les cabines de connexion se trouvait l’équipement technique ou de réglage, e.a. un système permettant de détecter un sabotage. Dans ce cas un garde-frontière devait se rendre à bicyclette le long de la clôture jusqu’à l’endroit de l’incident et revenir immédiatement pour informer ses supérieurs. Un téléphone de campagne permettait de transmettre ces informations aux cadres supérieurs. Durant l’hiver 1917-1918 la communication le long du Dodendraad a encore été améliorée. Les Allemands ont installé à Kalmthout une radio, ce qui permettait de donner l’alerte en un minimum de temps. La chambre radio pour la zone frontalière près de Baarle-Nassau se trouvait dans la résidence Withof à Minderhout. De l’autre côté de la frontière des soldats néerlandais patrouillaient en grand nombre. Ils arrêtaient tous ceux qui ne se conformaient pas à leurs lois et n’hésitaient pas à se servir de leurs armes.

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16. Quelle était l’intensité du courant électrique dans la clôture?

Le débit de charge électrique était de deux mille volts. Il est douteux que les Allemands aient réussi à maintenir tout le temps une intensité de courant mortelle sur la ligne. Le guide-frontière Jan Vleugels mentionne dans son livre “Les garnements des frontières” trois passages de frontière pendant lesquels il a senti le courant. Quand il n’y avait pas de tension sur les fils, c’était pour beaucoup une aubaine. Un sabotage pouvait en être la cause. Parfois les Allemands mêmes coupaient le courant sur la ligne, par exemple en raison d’un orage violent.

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17. D’où provenait l’électricité?

En Belgique il n’y avait pas encore de centrales électriques comme c’est le cas maintenant : seulement quelques entreprises disposaient d’installations pour générer de l’électricité pour leur propre usage. Dans les Fourons et dans le sud du Limbourg le courant venait d’un poste de transformation à Reutershag (entre Vaals et Aix-la-Chapelle), d’où partait un câble d’alimentation direct vers la Belgique. Pour la zone de Kanne à Maaseik on comptait sur la même centrale, mais aussi sur deux autres centrales électriques: celle de l’usine de poudre à canon de Kaulille et celle de la scierie de la famille Emsens à Lommel-Stevensvennen. Pour les zones de Maaseik à Lozen et de Lozen à Lommel-Stevensvennen les Allemands comptaient également sur ces deux entreprises du nord du Limbourg. L’alimentation pour la zone de Lommel-Stevensvennen à Minderhout venait également de Kaulille et de Lommel-Stevensvennen, mais aussi du poste de transformation près de Kapellen. La zone de Minderhout jusqu’à l’Escaut était desservie par le poste de transformation de Kapellen. Les sources précises pour le trajet à l’ouest de l’Escaut sont moins bien connues. Il semble qu’ici on faisait appel à des centrales plus petites d’entreprises le long de la frontière entre la Flandre et la Zélande, e.a. une sous-station à Zelzate, une petite usine à Moerbeke, etc.

    

Le long de la barrière électrique on construisait des Schalthäuser. C’étaient des cabines de connexion qui abritaient l’équipement technique et qui servaient aussi de guérite pour les gardes-frontière. De l’Escaut au Drielandenpunt (les ‘trois frontières’) il y en avait plus de cent. La distance moyenne entre deux cabines de connexion était d’un kilomètre et demi à deux kilomètres et demi. Entre Knokke et l’Escaut - d’après une étude d’archives récente – il semble qu’il n’y a pas eu de cabines de connexion: ça et là il y avait quelque chose de semblable, mais les lignes d’interconnexion étaient plus modestes et plus nombreuses et se trouvaient dans des baraquements plus petits ou dans des maisons évacuées. D’après nous cela s’expliquait surtout par le fait que l’approvisionnement en électricité était organisé différemment et devait s’appuyer plutôt sur des centrales de petite dimension et fonctionnant de manière discontinue. D’une analyse des cartes il ressort qu’on a utilisé un courant alternatif, plus spécialement un courant triphasé.

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18. Comment pouvait-on passer légalement le Dodendraad?

La barrière électrique était entrecoupée de portiques: Zivildurchläße destinés au passage de civils et Militärdurchläße pour les militaires. Sur l’ensemble de la frontière il a dû y avoir environ septante-cinq portiques: cinquante réservés aux militaires, neuf réservés aux civils et seize avec une double fonction. Ces passages se trouvaient le plus souvent sur une route importante ou près d’une voie ferrée et étaient strictement gardés, cela s’entend. Ces portiques servaient en premier lieu d’accès au no man’s land, la zone située entre le Dodendraad et la frontière. A part cela les civils pouvaient se rendre aux Pays-Bas moyennant un Passierschein du commandant local, généralement difficile à obtenir. Le 26 janvier 1915 l’occupant a décidé de ne plus octroyer de Passierschein aux hommes Belges entre seize et trente-cinq ans vu le risque qu’ils pourraient rejoindre l’armée belge. En dernier lieu les Allemands avaient des motifs de stratégie militaire pour ne pas couper toutes les voies d’accès aux Pays-Bas. On ne savait jamais comment pouvaient évoluer durant la guerre les relations entre les Pays-Bas et l’Allemagne ou entre les Pays-Bas et la Belgique.

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19. Comment parvenait-on à passer le Dodendraad illégalement?

Les frontaliers ont imaginé toutes sortes de techniques pour arriver malgré tout de l’autre côté de la clôture électrique. La plus intéressante consistait à soudoyer les gardes-frontière allemands. En échange d’un peu d’argent on convenait d’interrompre le courant à un moment donné durant un quart d’heure. Beaucoup sont arrivés de cette manière de l’autre côté mais beaucoup aussi ont été trahis par le garde-frontière avec lequel ils s’étaient mis d’accord. A part cela on pouvait tenter d’éviter la barrière par exemple en rampant au-dessous de la barrière par un daleau, un égout, un tuyau d’évacuation ou un conduit. Souvent on se servait de bâtons surmontés d’un profil en U isolé pour soulever le fil inférieur d’une dizaine ou d’une vingtaine de centimètres, facilitant ainsi le passage. Durant la phase initiale bon nombre de gens se sont enfuis en passant par les marnières de Kanne et de Riemst: celles-ci disposaient d’entrées et de sorties tant en Belgique qu’aux Pays-Bas. Au bout d’un certain temps les Allemands s’en sont rendu compte et ont maçonné toutes les entrées des marnières. Certains ont tenté de passer par-dessus la barrière au moyen d’une échelle. Cette technique a cependant causé pas mal d’accidents tragiques. Dans les Fourons, mais aussi à d’autres endroits, des réfugiés ont utilisé une perche pour sauter par-dessus la barrière. Parfois un tonneau dont le fond et le couvercle avaient été enlevés, était glissé sous les fils ou entre le premier et le deuxième fil, de sorte qu’on pouvait passer de manière assez sûre. Pour ce même procédé on utilisait quelquefois aussi un panier dont le fond avait été coupé ou une caisse sans fond. La variante la plus pratique de cette méthode consistait à placer une jante en bois entre le premier et le deuxième fil, élargissant ainsi l’ouverture et permettant même à des gens sans expérience à passer entre les fils sans grand danger. L’usage de couvertures de laine était une méthode rudimentaire: on enveloppait d’une couverture un fil et d’une autre couverture le fil immédiatement inférieur ou supérieur de sorte qu’on pouvait passer le fil entre deux couvertures. Un moyen plus intéressant, c’était le caoutchouc. Quand on plaçait un tapis de caoutchouc d’un mètre à un mètre et demi au-dessous du fil inférieur, les réfugiés pouvaient prendre place sur le tapis et sans grand risque passer en rampant sous les fils. Ils pouvaient même toucher les fils, à condition de garder les pieds sur le tapis de caoutchouc. Les guides-frontière qui aidaient les réfugiés ou les espions à passer la barrière, disposaient en outre de gants et de bottes en caoutchouc, parfois même de combinaisons en caoutchouc. Bien protégés par des gants de caoutchouc ils se servaient souvent aussi de cisailles aux manches isolés pour couper les fils. Cette technique n’était pourtant pas sans danger, car dès qu’un fil était coupé, l’alerte sonnait chez les gardes-frontière. Enfin il y avait le cadre de passeur, un cadre pliant en bois isolé sur la face inférieure et la face supérieure. Le cadre était ouvert et tendu entre deux fils, offrant un passage vers l’autre côté de la barrière.

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20. Quand le Dodendraad a-t-il été démoli?

Après l’Armistice le Dodendraad a été considéré comme butin par les autorités belges, mais il avait déjà disparu à de nombreux endroits. A Weelde-Statie (Ravels) la clôture électrique a été démolie quelques jours avant la fin de la guerre. Le matériel a été recyclé par les agriculteurs pour renouveler la clôture de leurs prés. Mais le Dodendraad n’a pas disparu partout aussi vite. L’agriculteur Jan Van Looveren habitant Meer voulait se rendre chez ses parents le 12 novembre 1918, le lendemain de l’Armistice. Ceux-ci habitaient une petite ferme dans les prairies à Wuustwezel. Dans la rue Gestel à Meer (Hoogstraten) Jan a tenté de passer entre les fils. Apparemment il pensait que les Allemands avaient coupé le courant, car il a saisi le fil électrique à pleines mains. Il est devenu probablement la dernière victime de la clôture, et encore après que la guerre avait pris fin!

 

Sources:

- Prof. Dr. VANNESTE A., “Spanning op de rijksgrens van Knokke tot Gemmenich, 1915-1918” in JANSSEN H. (éd.), Hoogspanning aan de Belgisch-Nederlandse grens, Baarle-Hertog-Nassau, Heemkundekring Amalia van Solms, 2013; chapitre 12.

- JANSSEN H., “Dodendraadslachtoffers aan de rijksgrens met Baarle-Nassau” in JANSSEN H. (éd.), Hoogspanning aan de Belgisch-Nederlandse grens, Baarle-Hertog-Nassau, Heemkundekring Amalia van Solms, 2013; chapitre 15.